Batman : The Enemy Within – Fais-moi mal, John Doe, fais-moi mal
“Did you ever think of me as your friend ?”
Prologue
Le soleil ne se lève jamais vraiment sur Gotham. Il hésite, titube, tousse un peu de lumière comme un asthmatique jeté dans un tunnel d’égouts. Et dans cette suite directe de Batman : The Telltale Series, les ténèbres ont un goût plus épais, plus poisseux, comme un vin rouge bon marché dans lequel on aurait dilué une larme de Joker et trois gouttes d’Alfred en burn-out. On prend les mêmes, on les recuit dans le deuil et l’ambiguïté morale, on secoue, on sert froid.
I. Gotham mon Amour : où même les pierres pleurent
Retour dans cette ville-maquette, théâtre en carton-pâte trempé dans le désespoir. Toujours les mêmes ruelles suintantes, toujours les mêmes néons malades sur des trottoirs collants comme des planchers de peep-show. Mais cette fois, le décor s’élargit : entre le funérarium squatté par des sociopathes, un entrepôt transformé en afterwork pour super-vilains, un asile de réinsertion où la camisole se porte comme un pyjama de luxe, et cette éternelle Batcave où chaque bip électronique résonne comme le râle d’un fantôme nommé Lucious.
Même le QG du GCPD ressemble à un escape room syndical pour flics dépressifs. Gotham n’est plus une ville : c’est un syndrome post-traumatique collectif avec un maire invisible et une météo en prozac.
II. Bruce Wayne : les mille visages du faux-cul
On ne joue plus Batman, on le dissèque. Le gameplay reste le même : QTE, enquête, moralité molle, dialogues qui transpirent l’angoisse d’être un homme riche qui tape des pauvres costumés. Mais Bruce, ici, devient comédien. Il infiltre une bande de tarés comme un acteur porno qui voudrait jouer Racine. Il fait ami-ami avec Bane, tape la discute avec Harley Quinn, partage un mojito avec Mr Freeze — et sourit pendant qu’il prépare son coup de poignard moral.
C’est un Batman caméléon, faux ripou, vrai maso, obligé de rire avec ses ennemis pour mieux les enterrer. The Enemy Within est un film noir freudien, où Bruce met le masque pour mieux s’oublier dans le regard des monstres.
III. Le Cirque Pinder de l’Apocalypse
Harley Quinn
Finie la goth-bimbo à daddy issues : ici, c’est une dirigeante anarchique, charismatique, dangereuse. Une Lady Macbeth sous acide, capable de vous susurrer des mots doux avant de vous planter une seringue de vérité dans le foie.
Bane
Un bodybuilder à la cervelle de steak tartare, mais le seul vrai danger pour Batman. Le jeu le traite comme il se doit : des mandales, des fractures, et ce goût métallique de l’humiliation quand on ramasse sa mâchoire dans une ruelle. Les autres méchants sont des névroses en costume ; Bane, lui, c’est la castagne incarnée. La preuve qu’un bon bourre-pif vaut mieux qu’un discours de Nietzsche.
Mr Freeze
Toujours aussi frigorifié dans sa douleur, un écho glacé de la perte, du sacrifice, et des tubes à essai. Il reste en retrait, comme un veuf dans un bar gay.
Catwoman
Sexuelle, sarcastique, insaisissable. Elle glisse entre les scènes comme un soupir tiède sur une vitre embuée. Toujours à deux doigts du baiser, jamais loin du coup de griffe. L’amour platonique, mais avec du latex.
Mais rien ne compte face au vrai clou du spectacle : le Joker embryonnaire.
IV. John Doe : Fanboy, Foutoir, Futur Joker
Le joueur devient Pygmalion de la psychose. The Enemy Within vous offre un cadeau empoisonné : façonner le Joker. L’ériger en justicier borderline, sorte de Robin version TikTok, ou le rejeter, le briser, jusqu’à ce qu’il explose en geyser de chaos. Quelle que soit la route, il finit comme tous les ex passionnés : obsessionnel, bruyant, et très dangereux.
Il n’est pas encore le Clown Prince du Crime, mais une version Tinder du Joker : maladroit, collant, terrifiant. Une groupie de Batman, qui veut être lui, le sucer, puis le tuer — dans cet ordre ou dans un autre. Il incarne la dépendance affective élevée au rang d’art dramatique.
V. La Sainte Trinité des Réprimés
Alfred
À bout. Crevé. Il voit son fils adoptif s’enfoncer dans la compromission, et il baisse les bras. Son regard dit tout : “Je n’ai pas signé pour ça, bordel.”
Tiffany Fox
La relève. Lunettes larges, ambition sincère, et une volonté de bien faire. Mais elle est coincée entre le deuil de son père et la rigidité narrative d’un jeu sans suite. Elle veut réparer le monde, mais le monde, ici, est une pièce montée de TNT.
Amanda Waller
L’État, la violence bureaucratique, la manipulation froide. Elle est l’anti-Alfred : pas d’amour, pas de café, juste du contrôle. Elle incarne cette vérité la plus dérangeante du jeu : Batman n’est pas le seul à utiliser les gens comme des pions.
VI. La dernière pirouette
Le final est sans impact réel. On choisit, certes. On module. Mais au fond, tout le monde sait que le studio Telltale est mort, que la suite n’existe pas, et que chaque décision est un orgasme sans fécondation.
Mais quelle belle fin malgré tout. Gotham saigne, Bruce doute, John pleure, Alfred claque la porte. Et nous, spectateurs impuissants, nous restons là, devant un feu de joie où brûlent les masques, les promesses, et quelques morceaux de Joker.
Verdict : 8/10
Un chant du cygne noir, trempé de sueur, de rires désespérés et de cendres narratives. The Enemy Within ne révolutionne pas Batman, mais il le pervertit avec grâce, révélant que le véritable ennemi n’est peut-être pas dehors, mais sous le masque, dans l’œil qui vacille, dans la main qui tremble avant de frapper.
“I had such a good time with you, Bruce.”

Commentaires
Enregistrer un commentaire