Test The Last Guardian

The Last Guardian – Trico, ce Gallinacé Bipolaire au Cœur Plus Gros que ses Plumes

« C'est ainsi que je l'ai rencontré… une créature étrange, différente de tout ce que j'avais vu, prisonnière dans cet endroit oublié. »

Prologue

Il en est des jeux vidéo comme des amours de vacances : certains vous marquent au fer rouge, d’autres vous griffent l’âme avec leurs pattes sales. The Last Guardian, accouché en gémissant par les entrailles tuméfiées de Sony et le cerveau de Fumito Ueda (artiste maudit ou simple génie trop lent, la question reste ouverte), appartient à cette seconde catégorie. Sorti en 2016, après une gestation plus longue qu’un procès Monsanto, ce troisième opus de la sainte trilogie ICO–Shadow–Trico se présente comme un poème vidéoludique, mal optimisé certes, mais suintant l’amour, la mort et les plumes humides.

À la fois le chant du cygne et le pet crépusculaire d’un rêveur acharné, The Last Guardian est une fresque interactive qui tente de tisser un lien entre l’enfant en nous, l’animal qui nous gouverne, et la caméra qui refuse de coopérer.


I. Trico : Mi-Griffon, Mi-Chat, Entièrement Connard

Il est là, immense, majestueux, imprévisible comme un pigeon bourré. Trico, chimère bancale à la plume chancelante et au regard de chien battu, est le cœur battant de cette épopée. On l’adopte comme un Tamagotchi géant. Il rote, il pète, il boude, il te sauve la vie… puis te regarde crever dans un ravin sans sourciller.

Son intelligence artificielle, mi-révolutionnaire, mi-aberrante, défie toutes les lois de la robotique : Trico n’obéit pas. Il collabore quand ça lui chante. Et c’est bien là tout le génie — ou la perversité — d’Ueda. Ce n’est pas un animal de compagnie, c’est un colocataire mythologique qui squatte ton canapé, bouffe tes émotions et t’oblige à l’aimer malgré toi.

Capture d'écran The Last Guardian Trico rattrape le garçon en pleine chute



II. Développement ou la Tragédie Grecque du Studio Japan

Annoncé en 2007, The Last Guardian a connu plus de reports qu’un élève de prépa en burnout. On aurait cru lire la biographie non autorisée de Duke Nukem Forever. Il est passé par tous les états de l’âme : PS3, PS4, limbes, renaissance. Un feuilleton à rallonge, avec ses drames, ses pertes, ses bugs et ses silences radio. Neuf ans pour enfanter ce foutu gros poulet à plumes ? Oui. Mais il en valait presque la chandelle. Presque.


III. Le Gameplay ou l’Art Subtil de se Cogner dans les Coins

Tu incarnes un marmot presque torse nu, visiblement allergique aux armures, échappé d’un rite sacrificiel raté. Ton arsenal ? Une voix fluette pour hurler “Toricooo !” et des bras de nouille pour t’agripper aux murs. Les mécaniques de jeu ? Un mélange de plates-formes frustrantes, de puzzles coopératifs et de prières intensives.

La véritable énigme, ce n’est pas de trouver la sortie, mais de convaincre Trico d’arrêter de renifler un pilier pendant vingt minutes. Et pourtant, quand ça marche — quand tu bondis sur son dos, qu’il saute au ralenti au-dessus du vide, ses ailes frémissant dans le vent, et que tu sens l’adrénaline te gifler les poils — tu oublies tout. Même cette foutue caméra qui décide de te montrer l’intérieur de ton colon numérique.


IV. Uedaverse : Légendes, Malédictions et Théories Fumeuses

Y a-t-il un lien entre ces trois jeux ? ICO, Shadow, Guardian ? Évidemment. Ou pas. Mais oui. Les échos sont là : la tour solitaire, les entités sombres, les enfants condamnés, les êtres trop grands pour ce monde. Dormin, la Sorcière, les Plumes : une cosmogonie en creux, un puzzle sans image. C’est une tradition chez Ueda : te livrer les pièces, mais cramer le mode d’emploi.

On pourrait dire que The Last Guardian est l’ultime chapitre d’une fresque muette sur la communication, l’amour, et les créatures qu’on ne comprend jamais totalement (les chats, les femmes, les consoles Nintendo).


V. Finale : La Larme, la Chute, et les Plumes Mouillées

Et puis, il y a cette fin. Ô cette fin ! Une apothéose émotionnelle qui t’étrangle la gorge avec un coussin brodé de nostalgie et de fatalité. Sans rien divulgâcher, sache que les mouchoirs seront inutiles : il te faudra une serpillière. Tu sortiras de là vidé, heureux, dévasté, avec l’impression d’avoir tenu la main d’un rêve qui ne voulait pas se réveiller.


VI. Qualités et Empoignades Techniques : Le Yin et le Yaoût

L’ambiance est sublime, les décors arrachés d’un tableau romantique, la bande-son signée Takeshi Furukawa digne d’un orgasme symphonique. Mais voilà : les contrôles sont aussi fluides qu’un parpaing, et la caméra, cette salope, semble issue d’un film expérimental belge.

Et pourtant… on pardonne. On gueule, on grogne, mais on continue. Parce que ce jeu ne se joue pas : il se vit. Il se subit, il se savoure, comme un cunnilingus mal exécuté mais fait avec amour.


VII. Pourquoi c’est (Presque) un Chef-d'œuvre ?

Parce qu’il ose. Parce qu’il échoue avec panache. Parce qu’il tente de faire de toi autre chose qu’un joueur : un ami, un protecteur, une victime consentante de la relation la plus dysfonctionnelle du médium. Parce que Trico. Parce que la fin. Parce que l’émotion, même mal encodée, vaut toujours plus que mille open-worlds remplis de rien.

Shadow of the Colossus reste mon amant maudit. The Last Guardian, lui, est le fruit bâtard d’un coït mystique entre art et chaos. Et j’en redemande.


Verdict : 9/10

Une bête qui te dévore le cœur à petites bouchées. Un monument vacillant, un chef-d'œuvre boiteux, un amour toxique mais inoubliable.

« Même maintenant, je me demande... était-ce un rêve, ou bien notre lien était-il réel ? »

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