Les Chevaliers de Baphomet : The Director's Cut – Tintin circoncis, Templier émasculé
« - Je n’avais pas remarqué que vous portiez le deuil d’un être cher.
- Mais ce n’est pas le cas. C’était mon mari. »
I. D'un Chef-d'Œuvre Originel et de la Bâtardise d'un Remaster
Je tenais à revenir un instant sur ce monument, ou plutôt sur ce qu'il en reste après son passage sur le billard de la chirurgie esthétique vidéoludique. Ne vous y trompez pas : Les Chevaliers de Baphomet premier du nom est une cathédrale, un chef-d'œuvre absolu auquel j'ai jadis octroyé un majestueux 10/10. L'histoire de ce bon vieux George Stobbart, touriste américain sarcastique, et de la journaliste parisienne Nico Collard, traquant un clown poseur de bombes sur fond de conspiration templière, frise la perfection. La trame, les personnages, l'humour, tout vaut 10.
Mais nous voici face au Director's Cut. Et par tous les saints, plusieurs ignominies me chagrinent la prostate. Comment peut-on prendre un joyau de la couronne et le polir jusqu'à en effacer tous les reliefs ?
II. Du Syndrome de la Daronne et de l'Hérésie de la Chèvre
Le premier affront, massif et sanglant, c'est la casualisation extrême de l'œuvre. Merci la Nintendo Wii ! Les pontes du marketing ont sans doute cru qu'une daronne, après avoir gigoté une fois sur Wii Fit avec ses copines avant de ranger la console dans le formol du placard, allait soudainement se passionner pour les conspirations moyenâgeuses.
Résultat ? Les énigmes ont été violées sur l'autel de l'accessibilité. Le traumatisme fondateur de toute une génération, l'énigme de la chèvre de Lochmarne, est réduit à néant : un seul clic désinvolte suffit pour résoudre le problème, amputant la scène de toute interaction digne de ce nom. La mort elle-même a pris des congés payés : impossibilité totale de caner en sortant de l'hôtel Ubu avec le manuscrit ! Et que dire de la serviette de Doyle, qui n'est plus vicieusement coincée sous son coude, mais ostensiblement posée sur la table du bar comme une invitation à la paresse intellectuelle ? Je passe sur les autres massacres, la liste provoquerait un infarctus.
III. Du Censeur Bien-Pensant et des Puzzles Lidl
L'émasculation ne s'arrête pas là. Les dialogues sont tronqués. Les interactions avec les décors, qui faisaient tout le sel et l'érudition de la narration, ont été passées à la tronçonneuse. Si vous pensiez pouvoir cliquer goulûment sur tous les bibelots du musée Crune pour savourer le cynisme de George, vous allez déchanter : seuls les éléments essentiels à la progression ont été conservés. On perd ainsi une part incommensurable du bavardage délicieux du jeu d'origine. Et puis, la bien-pensance a frappé : adieu la possibilité jouissive d'électrocuter ce petit merdeux de Maguire avec le pressoir à main !
Pour justifier le sous-titre pompeux de "Director's Cut", le jeu intègre des phases de gameplay inédites avec Nico. Soyons clairs, ces ajouts puent le rafistolage à plein nez. Les énigmes y sont d'une platitude consternante : taquins de l'enfer, puzzles pour enfants trisomiques, messages cryptés pour analphabètes… Heureusement, ces séquences sont sublimées par l'ajout de bulles de dialogue redessinées par Dave Gibbons, qui montrent nos héros sous leur meilleur jour.
Certaines phases de l'aventure originelle s'enrichissent tout de même d'un zoom nécessitant des manipulations supplémentaires, comme la fouille tactile du pantalon du Khan (un petit plaisir coupable fort sympathique, avouons-le), ainsi que l'ajout d'un journal de bord bien pratique pour les amnésiques.
IV. De la Joute Linguistique et de la Bouillie Sonore
Ce remaster nous offre la possibilité de parcourir l'aventure en VO. L'expérience est rafraîchissante : les Anglais s'y moquent gentiment de notre accent franchouillard tout en maniant leur légendaire autodérision, et Nico minaude en jouant les écervelées avec une duplicité exquise, bien plus prononcée qu'en français.
Cependant, et c'est la seule fois de ma misérable existence où vous me lirez écrire cela : la VF est supérieure ! Pourquoi ? Pour la cohérence globale. Il est infiniment plus crédible qu'un Américain en goguette à Paris baragouine le français avec un accent de cowboy, plutôt que de voir tous les autochtones de la capitale (du flic ripou à l'ouvrier, en passant par le gardien d'égout) s'exprimer dans un anglais shakespearien parfait. Le talent monstrueux des doubleurs français (l'immense Emmanuel Curtil en tête) et une adaptation textuelle exceptionnelle cimentent cette supériorité.
Hélas, sur le plan technique, c'est le drame. Si le visuel a subi un lifting, le son est resté coincé en 1996. Les voix sont étouffées, enregistrées au fond d'une fosse septique. On pourrait excuser ce reliquat du passé, mais le scandale absolu réside dans le fait que les nouvelles lignes de dialogue ont été artificiellement étalonnées sur cette même basse fréquence pour ne pas jurer avec le reste ! Pire encore, les options d'affichage sont une insulte au bon sens : soit vous jouez avec une résolution minuscule digne d'un timbre-poste, soit vous étirez le tout en plein écran pour savourer une bouillie de pixels à vous crever la cornée.
V. Du Naufrage Casual et de l'Honneur des Gamers
Toutes les qualités plastiques de ce remaster ne sauraient excuser les choix éditoriaux douteux qui l'accablent. Malgré l'ajout des phases avec Nico, le jeu se retrouve paradoxalement plus court ! La faute à cette accessibilité outrancière, à l'amputation de l'exploration et à la castration des dialogues. Comment peut-on délibérément tronçonner des éléments brillants d'une œuvre pour prétendre l'avoir "améliorée" ?
Le fond du jeu vaut éternellement 10/10, mais cette version vérolée par des décisions inexplicables ne vaut pas plus de 6. La mathématique voudrait que je coupe la poire en deux pour un solide 8/10, mais puisque je note ici exclusivement le Remaster, ce sera 6, et pis c’est tout !
Le comble du cynisme, c'est que je me retrouve à vous conseiller de fuir cette édition pour vous ruer sur le jeu originel ! Il ne sert à rien de faire la chasse aux "casuals". Si ces derniers jouaient à de vrais jeux profonds, cela se saurait depuis le temps. À force de vouloir séduire un public qui n'en a fondamentalement rien à foutre, on finit par trahir les vrais fans de la première heure et les joueurs, les vrais.
Verdict : 6/10
Un chef-d'œuvre immortel, sauvagement circoncis pour ne pas heurter la sensibilité des touristes du pad. Fuyez ce Director's Cut et replongez-vous dans le jus sacré de la version de 1996.
« Oui. Un crétin avait laissé le robinet ouvert. »

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