Shenmue II – La Vengeance au Rythme des Horloges et des Cuisses qui se Détournent
"A winning can. I didn't know they had one in Hong Kong."
I. Le moine sans libido
Hazuki Ryo débarque à Hong Kong comme un prêtre en mission kamikaze, armé de ses seuls poings, de sa coupe mulet et d’un carnet de notes qui ne connaît que la douleur filiale.
Il cherche Lan Di. Encore. Toujours. Meurtrier aux manches longues, qui a transformé le dojo familial en tombeau philosophique. Ryo n’a rien oublié : ni l’odeur du parquet, ni le bruit sourd du crâne paternel heurtant la pierre. Ce n’est pas une quête. C’est une nécrophilie rituelle.
Mais ici, les ruelles sont plus serrées, les gens plus vifs, et les vendeurs de tofu moins patients qu’à Yokosuka. On se fait voler dès le quai d’arrivée, comme un touriste naïf venu chercher Bruce Lee et qui repart avec une MST et un dictionnaire cantonais.
Et pourtant, il avance. Inflexible. Digne. Tel un vibromasseur moral, toujours en position « off ».
II. Urbanisme métaphysique et béton tantrique
Wan Chai, Kowloon, Guilin : trois étapes, trois dimensions, trois degrés de poésie crasse.
Wan Chai, c’est la ville principale, celle des gratte-ciel malingres et des temples à encens discret. Les trottoirs y sont tapissés d’hommes pressés, de petites annonces collées sur les murs, et de cette sensation constante d’être en retard pour un rendez-vous avec le destin. L’herboristerie devient confessionnal. Les librairies cachent des techniques de combat. Même acheter un soda est un acte rituel.
Kowloon, quant à elle, est un enfer d’angles droits. Tout y est vertical : les immeubles, les humiliations, les règlements de comptes. On grimpe. On se bat. On tombe. On recommence. On y découvre que le béton peut avoir une âme, pour peu qu’on l’écoute gémir la nuit. Kowloon est un personnage. Un labyrinthe freudien. Une tour de Babel d’où Ryo chute, littéralement, sans comprendre le sens du mot « subtilité ».
Guilin, enfin, arrive comme un orgasme minéral. Rivières jade, collines brumeuses, dialogues en haïkus. La nature y baise les pierres. C’est le calme après la tempête, l’avant-goût du néant. On y rencontre Shenhua, dryade aux pommettes parfaites et aux allusions métaphysiques, qui parle comme une prophétie avec des seins. Et tout s’arrête. Parce que Yu Suzuki n’avait plus de budget.
III. Des femmes, des cuisses, et du vide sentimental
Ryo, lui, reste égal à lui-même : droit comme une verge d’abstinence.
Il regarde Xiuying Hong comme on admire une œuvre d’art dangereuse. Elle est sublime, précise, intransigeante. Chaque coup de pied semble récité par un poète bourré. Son regard transperce les âmes, sa voix caresse les os. Elle pourrait tuer avec un cil. Et pourtant, Ryo lui parle comme à un banquier. Aucun frisson. Aucune sueur. Juste de la politesse japonaise bien réprimée.
Fangmei, sa disciple, c’est le malaise personnifié. Elle a 14 ans, une passion pour les horaires et les vieux Japonais muets, et tout dans son écriture laisse croire qu’elle est à deux doigts de faire un fanart de Ryo dans un carnet secret. Le jeu insinue une romance. Mais c’est une romance IKEA : impossible à monter sans guide, et on finit toujours avec une pièce en trop.
Et puis il y a Ren, voleur au sourire carnivore, anti-héros magnifique qui pue l’arnaque mais sent bon la liberté. Il est tout ce que Ryo n’est pas : drôle, vulgaire, vivant. Leur bromance est la seule tension sexuelle crédible du jeu.
Quant à Shenhua, elle arrive à la fin, comme un rêve humide d’herboriste taoïste. Elle dit des trucs comme « L’eau connaît la pierre mieux que l’homme son propre reflet ». Tu ne comprends rien, mais tu veux qu’elle continue. Tu veux qu’elle t’enseigne le silence. Et peut-être te touche, un jour. Mais non. Rien. Juste un feu de camp et des regards évasifs.
IV. La routine sacrée : quand l’ennui devient art
Shenmue II, c’est la revanche des instants perdus.
Plus de bastons ? Oui. Plus de lieux ? Oui. Plus de QTE ? Seigneur, oui. Mais surtout, plus de moments où tu attends comme un con devant une horloge virtuelle en espérant que le magasin ouvre. C’est un jeu qui t’apprend à perdre ton temps avec dignité. Le premier jeu à sanctifier l’attente. À transformer l’ennui en rituel zen.
Il faut encore gagner sa croûte. Cariste. Trimardeur sans filets sociaux. Le salariat précaire comme vision du monde. Tu travailles pour acheter un dictionnaire. Tu livres des caisses pour lire un parchemin. Tu luttes pour l’accès à la connaissance comme dans un roman soviétique.
Et les quêtes annexes ? Introuvables sans guide. La fameuse quête de l’anniversaire de Fangmei ? Une énigme plus absconse que la fin de Neon Genesis Evangelion. Personne ne l’a trouvée naturellement. Personne. Pas même le développeur.
Mais on continue. Parce qu’il y a quelque chose. Une promesse. Un murmure. Une main invisible qui dit : « Encore un jour. Encore une étape. Encore un combat. »
V. Et au bout, la brume
La fin arrive comme un soupir non exhalé. Shenhua. Une grotte. Un espoir suspendu.
Il n’y a pas de fin. Seulement une promesse. On termine le jeu avec la sensation d’avoir lu un prologue de 40 heures. Tout est mis en place. Les pièces sont là. Le plateau est dressé. Et puis... plus rien.
La suite viendra dans vingt ans, comme une lettre d’amour envoyée à la mauvaise adresse. Et quand elle arrivera, on aura changé. Mais on se souviendra. Du bruit de la pluie sur les pavés. Des chats virtuels. Des coups de poing sacrés. Du silence de Ryo. De nos jobs de merde. Et de cette cuisse de Xiuying, qui vibrait dans la pénombre.
Verdict : 8.5/10
Shenmue II est un poème interactif, un orgasme lent, une gifle douce d’Orient vidéoludique. Il ne récompense rien. Il exige tout. C’est l’attente comme philosophie. L’absence comme moteur. La vengeance comme excuse.
Il ne se joue pas. Il se subit, comme un massage lingam trop intense.
Mais on y revient. Parce qu’on a encore un boulot à finir. Une
page à tourner. Un miroir à retrouver.
Et peut-être, un jour,
une amie à embrasser.
"We'll be praying for your safety."

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